Chapitre 10

Anorkae

Füerzò

Ouf, les Protecteurs nous ont enfin localisés, deux heures de plus et je mourais d’ennui. Ces social justice warriors… Ils ne peuvent s’empêcher de croire en la bonne volonté humaine pour résoudre tous les maux de notre société. Il faudrait peut-être se réveiller, ouvrir les yeux, et se rendre compte que l’Homme est mauvais par nature, que tout ce qu’il a fait depuis la nuit des temps, c’est d’exploiter ses congénères, d’améliorer son confort personnel au détriment de celui de son voisin. Trois dons aux œuvres caritatives et la bonne conscience est de retour ! Si seulement ils savaient où allaient leurs thunes. Je les ai suivis, moi, leurs flux financiers, c’est sûr que s’ils voyaient ça, adieu la moralité, c’est ton esprit qu’ils manipulent, bonjour les scrupules, crapules ! Allez, deux petites minutes, un procès truqué et remporté par mon employeur, et retour à la civilisation. Je ne sais pas si c’est un rictus qui m’a échappé qui l’a mise sur la voie, mais je peux vous dire que madame la doctoresse n’était pas contente du tout.

— Mais je rêve ou tu souris d’être enfermé dans cette cabane, à attendre que les drones arrivent pour en finir avec ta misérable existence ? Mais j’y suis… tu crois que tu vas t’en sortir ? Que pour toi ça va être le retour à ton petit train-train quotidien, à arnaquer les gens dans l’indifférence la plus totale, tandis que moi je vais me retrouver ligotée, bâillonnée dans une camisole, pour l’exemple ? Ouvre les yeux un peu ! Pour toi aussi, ça va être le bagne, le cachot, la taule, la geôle, la cage, le gnouf, la mise au rebut ! Toi capiche ?

Bluff ! Tu sais très bien qu’il ne va rien m’arriver. Rien ne peut m’atteindre, je suis plus que couvert, bien trop utile à toute cette clique de véreux pour qu’ils me laissent tomber. Ils sont à peine capables de se connecter au réseau, alors pour ce qui est de l’espionnage industriel, il faudra repasser.

— Il semblerait qu’Anorkae ait raison, Füerzò. Vous faites tous les deux la une des chaînes d’information. Vous êtes devenus les cibles prioritaires de la Nation, qualifiés de dangereux terroristes détenant une arme biochimique conçue en toute illégalité. Le réseau est saturé de témoignages disant vous avoir aperçu à tel ou tel endroit pour toucher la prime « citoyen vigilant ».
Füerzò

Anorkae

Ho non, ça ne va pas recommencer ! J’ai besoin de toi là ! Arrête de perdre la boule à la moindre difficulté. J’entends le Protecteur continuer à tourner autour de la cabane, c’est l’assaut frontal qui nous attend. La fuite est impossible. Leurre thermique ? Il peut nous identifier dans le visible. IEM ? Rien dans ce taudis. Je le balance devant et je détale par-derrière ? C’est tentant… Je l’agrippe par le col et le remets sur ses deux jambes tremblantes, je lui retire son hackface et je colle son visage à quelques centimètres du mien.

— Écoute-moi bien maintenant, tu nous as fourrés dans ce pétrin, tu vas nous en sortir, je te le promets. Parce que je te jure que si je dois encore sauver ton petit minois tout innocent, ce qui t’attend sera bien pire que toutes les tortures psychologiques qu’ils peuvent t’administrer en cellule.

Aucune réaction ! amorphe ! J’ai beau le secouer dans tous les sens, sitôt relâché, sitôt écroulé. Il doit être plus enclin à la méthode douce qu’aux menaces version Anorkae. Reprends-toi ! Allez ! On ne s’en sortira pas sans toi. Je sais !

— Civi ! Électrochoc !

Ça marche ! Il bouge ! Malgré le regard noir qu’il me lance, je ne peux m’empêcher de relever le coin de mes lèvres. Je sens déjà la rancœur émaner de son être, comme si elle prenait consistance pour m’envelopper d’une gangue étouffante. La mise en échec de sa mission, la mise en lumière de sa mort civique. Et enfin l’électrochoc. Toute cette haine cristallisée dans une seule personne, la mienne. Mon sourire en a pris un sérieux coup. Une torpeur glaciale l’a relayé. Peu importe, c’était le prix à payer, son intégrité sociétale contre la survie du projet.

Anorkae

Füerzò

Chère Anorkae, je vais te faire une place en lettres d’or dans mon testament. Je soussigné, Füerzò, lègue à Anorkae, ma compagne de courte route, fidèle bourrelle de ma joie et de mon bonheur, toutes mes peines judiciaires, mes dettes contractées, mes virus informatiques, ainsi que ma déchéance sociétale. Amen. Civi, je t’en prie, dis-moi que tu peux te brancher au réseau.

— Mot de passe incorrect, impossible de se connecter à la base de données de la milice gouvernementale, Protecteur X7689 introuvable.

Ne me dis pas qu’ils ont repéré mon Trojan, et qu’ils me bloquent l’accès. Bordel, hacker l’ultranet ne devrait pas être aussi compliqué. Nous allons bien voir qui est le plus malin. C’est osé, mais ce n’est pas comme si nous avions le choix.

— Usurpation d’identité en cours…

Un frisson glacial me parcourt l’échine tandis que je sens une goutte de sueur perler sur mon front. Mon rythme cardiaque s’accélère, relançant la blessure le long de ma tempe. Le bruit sourd des battements de mon cœur remplace le vrombissement lointain du drone patrouillant au-dessus de notre planque de pacotille.

— BOOM boom ! BOOM boom !

Ma vision latérale s’étrécit de plus en plus, comme si un filtre rouge voilait progressivement mes pupilles.

— Usurpation de l’identité du colonel Prima confirmée.

Allez, encore un peu, j’y suis presque !

— Accès au Protecteur X7689 confirmée.

Désactive-toi, bon sang !

— BOOM boom ! BOOM boom ! Veuillez confirmer la commande saisie.

Ça y est, le moment de vérité, ça passe ou ça casse. Le temps semble comme suspendu tandis que j’approche mon doigt de l’écran tactile. La respiration bloquée, j’aperçois du coin de l’œil la vieille sorcière se ronger la lèvre inférieure jusqu’au sang lorsque mon index rentre en contact avec la minuscule surface lisse et tactile du civimod. Alors, on flippe ?

— Commande validée, le Protecteur X7689 est rappelé à l’entrepôt pour révision.

Les battements de mon cœur s’atténuent en même temps que le bruit caractéristique du drone qui s’éloigne. Ma vue clarifiée, je relève la tête vers la princesse que je viens de secourir, un sourire victorieux se dessinant sur mon visage. Je réfléchis encore à ma punchline lorsque la dauphine s’efface, remplacée par la Reine de fer. D’un geste presque élégant, elle m’arrache Civi des mains avant d’éclater le boîtier du civimod contre le sol et de la piétiner de son talon d’acier. Encore… et encore… Une profonde tristesse laisse place à la béatitude, un vide complet me submerge en écho au silence funèbre régnant sur la scène. Silence perturbé par l’unique bruit des bottes martelant le visage de mon compagnon. Une douleur paralysante bloque toute tentative de contestation, je n’ai plus qu’à ramper vers Civi, m’apitoyant sur mon incapacité à protéger la seule personne qui compte à mes yeux. Civi…

Füerzò

Anorkae

Satanée intelligence artificielle, obligée de se connecter pour exister, sans toi nous n’en serions pas là. J’ai cru que le projet se terminait maintenant, bêtement, à cause d’un vulgaire boîtier électronique dont la seule finalité est d’isoler toujours un peu plus les hommes chacun dans leur petit nid de réseau. Besoin d’un service ? Ne gâche pas ta salive, Civi s’en charge pour toi. Une relation intime ? Pour quoi faire, c’est moi, ta femme, upload-moi dans un androïde, je connais bien mieux tes désirs que n’importe quel être constitué de chair et de sang. Je vais t’incruster dans le sol, Civi, tellement profond que les futures générations te retrouveront fossilisé dans le béton. Elles comprendront que tu as failli éradiquer l’humanité à toi seul et plus jamais elles ne feront l’erreur de recréer une entité aussi néfaste. Ici prend fin ton existence. Ici, les liens se renouent, l’Homme retrouve sa nature d’animal social. Je suis complètement submergée par un torrent de sensations contradictoires. La rage d’abord, puis la tristesse et la pitié de voir Füerzò se larmoyer devant sa libération. Fais du yoga qu’ils disaient au Foyer, ça te permettra d’appréhender tes émotions. Comme si je n’avais que ça à faire de rester en tailleur pendant des heures à attendre qu’un moineau se pose sur le bout de mon nez. C’est sûr que la liberté, ça fait peur. Tous ces possibles qui se dévoilent subitement devant toi, une infinité de choix qui feront de toi ce que tu es, que tu devras assumer le reste de ton existence. Ce sont ces choix qui te feront t’affirmer en tant qu’individualité à part entière, dans une toile aussi vaste que peut l’être l’humanité. Tant pis si tu te trompes, relève la tête et répare tes erreurs. Heureusement pour lui, j’avais récupéré la plupart de mes esprits lorsqu’il a décidé de se jeter sur le pavé noir du civimod pour le protéger de son corps. Décontenancée par le regard rouge de rage qu’il me lance en ramassant les miettes de ce que fut Civi, je me retrouve dos au mur de la pièce lorsque je lui adresse mes pics acerbes.

— Cesse donc un peu de te morfondre, Füerzò. Tu étais emprisonné dans la nasse de la toile, tu n’étais qu’un parasite du réseau, un reliquat d’être vivant qui s’évertuait à survivre à l’encontre de sa nature. Civi était ton ami, mais le seul que tu n’aies jamais eu, il t’empêchait de porter un regard neuf sur le monde, de t’ouvrir aux autres et d’entretenir de véritables interactions sociales avec les gens autour de toi. Tu entends ? Des interactions ! Aussi bien positives que négatives, qui te confrontent à une vision différente de ce qui t’entoure ! Alors, ouvre-toi maintenant, tu es libre, libre de retisser des liens dans l’immédiat, pas dans les médias ! Reprends pied dans le réel, ne te perds plus dans l’irréel !

Je tourne les talons et me dirige vers la sortie pour préparer la suite de notre périple. La route est encore longue. Je sens mes yeux me piquer, une larme perler, puis s’écouler le long de ma joue avant de finir son chemin dans la poussière minérale qui jonche le sol aride. Civi, désolée de m’être emportée à ce point, après tout, tu n’y es pour rien… Civi, merci de nous avoir une nouvelle fois sauvés…

Anorkae

Füerzò

Anorkae m’a laissé rassembler les derniers morceaux de Civi, comme autant de fragments d’âme, ensuite, elle m’a regardé les inhumer dans les braises encore chaudes. Mes yeux embués se sont perdus dans les crépitements du feu qui résonnaient dans le lourd silence tel un dernier adieu de mon ami. Anorkae, tu as réduit la vie de Civi à néant quelques heures après la mienne. Je t’en veux terriblement, et si je n’avais pas autant besoin de toi pour nous sortir du pétrin dans lequel tu nous as fourrés, je te jure que tu aurais déjà rejoint Civi pour nourrir les flammes ondulant au rythme de cette danse macabre. Tu lui as fait payer au prix le plus fort les erreurs que j’ai commises. Si seulement j’avais été moins faible. Si seulement j’avais su te protéger, Civi, toi, mon seul véritable ami, qui partageais ma vie, mes peines et mes joies, mes succès et ma déroute. Toi qui étais mon confident et mon ange gardien. Toi qui m’as sauvé la mise à maintes reprises. Tu retournes désormais dans les méandres du réseau qui t’a créé, me laissant seul, aveugle et sourd, dans un monde hostile qui ne souhaite que la fin de mon existence. Ensuite, les yeux toujours embués de larmes, nous nous sommes relevés, sans un mot, j’ai avalé la mixture fadasse qu’elle me proposait. Je l’ai aidée à préparer ce qu’elle appelle des vélos, attelages ancestraux qu’on ne trouve plus que sur les sites d’antiquaires. Puis, après quelques tours de roue hésitants afin de me remémorer les notions d’équilibre acquises lors de mes jeunes années en scooter, je l’ai suivie vers ce fameux endroit qu’elle ne cesse d’évoquer, le Foyer. Après tout, je n’ai plus le choix, c’est une nouvelle vie qui commence, une vie de fuyard, de rebut de la société citadine. Je passe de pirhack à pirate.

Cinq jours que nous pédalons, passant d’anciens chemins de champ à de vieilles routes escarpées dont le précédent entretien remonte au siècle dernier. C’est carrément un voyage archéologique à ce niveau. Je n’ai absolument aucune idée d’où nous sommes et je commence sérieusement à douter de la santé mentale d’Anorkae. Et si le Foyer n’existait pas et que ce n’était qu’un fantasme puéril dans la tête de notre justicière ? Au moins, pas un drone en vue. Pas une seule trace de civilisation d’ailleurs, si ce n’est les smogs lointains des villes et quelques façades de verre et de béton des fermes buildings. Je sens mes forces me quitter de plus en plus, signe que mon implant alimentaire est quasiment vide. Si seulement j’avais prévu des pilules en rab. Elle doit en avoir, mais je m’évertue à ne plus lui adresser la parole depuis le drame. Elle, pourtant, ne semble nullement perturbée par les évènements passés, emplissant sans cesse l’espace sonore de ses monologues interminables sur sa conception du monde, sa vision de l’humanité et autres inepties sans grand intérêt. Lors de la traversée d’un ancien hameau en ruine, ma faiblesse atteint son paroxysme, je rate la pédale de mes jambes tremblantes et me rétame sur le bitume. Manquait plus que ça ! La plaie à peine cicatrisée se rouvre inondant le pansement d’un sang poisseux. Anorkae s’arrête à mon niveau et d’une poigne rude me remet sur pied, me tendant déjà la mixture habituelle qui, à défaut de ressouder les os, a au moins le mérite de me soulager. Plus le choix, il faut que je lui crache le morceau.

— Tout va bien ? ose-t-elle me demander le plus innocemment du monde.— Pas vraiment… J’en ai marre, Anorkae, marre de tout ça, ce petit jeu que tu joues comme si rien ne s’était passé, comme si tout ton plan se déroulait sans accroc. Marre d’être en fuite vers une destination complètement inconnue, l’eldorado promis qui n’a de réalité que dans tes rêves. Nous sommes foutus, tu comprends ce que ça veut dire ? Peu importe où nous irons, nous serons traqués, capturés, enfermés. Et si l’on s’en sort, on crèvera de faim ! Je n’ai plus rien dans mon implant, je deviens encore plus faible que je ne l’étais. Et tu m’as privé du seul ami qui pouvait alléger mes pensées ! Pour me retrouver avec une foldingue ! Merci du cadeau !— Je comprends.
Füerzò

Anorkae

L’implant alimentaire ! J’ai complètement oublié qu’il n’avait pas pris le temps de le charger au maximum. Je pourrais partager mes pilules, mais ça durerait quoi ? Deux jours de plus ? Et nous n’en sommes qu’à la moitié du voyage. Au moins, nous avons suffisamment de pastilles purificatrices pour subvenir à nos besoins en eau. Mais pour la nourriture, je crois qu’on n’a pas le choix, il va falloir devenir des cobayes humains, ça, ou commander un droneat, mais là, c’est le repérage assuré. Je l’aide à se mouvoir jusqu’à une masure et l’allonge sur un lit improvisé, fait de morceaux de tissus troués retrouvés dans la penderie rongée par les termites. Je prends sa température en apposant ma main sur son front blême. Il est glacial. Il n’y a plus de temps à perdre ! Sous ses yeux ébahis, je saisis la fiole contenant le virus et m’en injecte une partie dans le sang à l’aide d’une seringue.

— Je suis désolée, Füerzò, je me rends compte que ça n’a pas dû être facile pour toi et que je t’ai demandé de nombreux sacrifices. Moi aussi j’ai dû en faire. J’ai laissé mes amies de laboratoire à une mort certaine après les avoir utilisées au nom de la science.— Je rêve ou tu es en train de comparer Civi à tes vulgaires rongeurs ? Ils vont pouvoir venir nous apporter à manger peut-être ? Tout en passant incognito aux yeux et à la barbe des milices ?— Non Füerzò, je ne compare rien du tout, je te montre juste ma compassion ! m’emporté-je. Certes, mes compagnes n’étaient pas capables d’effectuer un service d’hôtellerie, mais elles m’ont permis de développer ces recherches, et c’est peut-être ça, la solution pour te sauver. Je peux t’assurer que le Foyer existe et que tu y trouveras ta place, nous n’en sommes qu’à la moitié du chemin, mais tu es trop faible pour continuer. Le seul espoir qu’il te reste est de te laisser contaminer par le virus. Il te donnera l’énergie nécessaire pour arriver à bon port. Je dois tout d’abord t’avertir qu’il n’a jamais été testé sur des humains. Mais les derniers essais cliniques ont été très satisfaisants. Tu sais grâce à ces recherches, il est possible que l’humanité brise les chaînes de…— Blablabla, n’empêche que Civi nous aurait ramené un buffet chinois illimité ! C’est toujours la partie que je déteste le plus dans les jeux vidéo. Quand tu as vaincu les pires ennemis, mais que tu te fais terrasser par la faim. Comme tu le dis, pas le choix, alors épargne-moi tes sermons de militante à deux balles et pique-moi.

Si seulement il pouvait le voir, ce monde idéal que nous avons réussi à créer, il se rendrait compte que l’Homme n’est pas mauvais par nature, mais que c’est la société surindividualiste qui le pousse dans cette direction. Après avoir pris soin de stériliser l’aiguille, je lui injecte une dose. Il ne reste plus que la moitié de la fiole, ça suffira pour répliquer le rétrovirus et contaminer l’ensemble des membres.

— Maintenant, allonge-toi et ne force pas, je vais chercher de quoi faire passer la douleur, reste devant la fenêtre pendant ce temps-là, le virus est très virulent, tu devrais en éprouver les effets d’ici un ou deux jours.
Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
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