Chapitre 4

Bref, une quinzaine de minutes à attendre. Je balaye du regard, songeur, le plafond jaunissant qui originellement devait être blanc mat. Des taches de moisissure omniprésentes, éclairées par des néons clignotants, l’ornent désormais. Sympa les conditions d’hygiène ! Je n’avais jusqu’à présent jamais mis les pieds dans un hôpital public, préférant les cliniques privées qui sont certes plus coûteuses, mais au moins on ne risque pas d’en ressortir en plus mauvais état qu’à notre arrivée. Et encore, je ne parle pas des cabinets de docteur-prothésiste, il paraîtrait même que de l’eau minérale y serait mise à disposition. Et pourquoi pas une blonde finement pétillante dans sa superbe robe dorée ? J’en salive rien que d’y penser, ils savent y faire pour attirer le client.

J’avais déjà entendu parler du mythe du staphylocoque dans les hostos publics, mais j’étais à cent lieues d’imaginer les conditions insalubres dans lesquelles étaient accueillis les patients. Le claquement des portes blindées délimitant le hall d’entrée des services de l’hôpital me ramène à la réalité.

Peu après, les silhouettes de deux Sentinels apparaissent dans l’ouverture de la salle d’attente. D’une voix autoritaire, un numéro est appelé, le patient correspondant se lève avec peine et se dirige d’une démarche raide vers les deux imposants gabarits en acier. Tu m’étonnes qu’il claudique, il se traîne une jambe de bois à la place de la guibole. Pour le coup, il ne lui manque plus qu’un cache-œil et une caravelle pour être capitaine. Pas de bol, s’il avait été suffisamment consciencieux, il aurait économisé ce qu’il lui fallait en smartpoints pour au moins se payer une prothèse articulée.

C’est au moment où les deux Sentinels escortent le boiteux qu’un homme d’une trentaine d’années les intercepte. De ma place, je ne vois que ses yeux rouges et larmoyants implorer les Sentinels qui le rejettent d’un coup de pied dans le bas-ventre. D’une voix tremblante, haletante, essayant de filtrer un entrelacs d’émotions mêlant la haine à la colère, je parviens à entendre son plaidoyer.

— Pitié, ça fait quatre heures que j’attends avec ma fille dans cette atmosphère étouffante ! Je vous en supplie, aidez-moi ! J’ai bossé toute ma vie, je suis quelqu’un d’appliqué au travail, toujours disponible ! Consultez mon dossier, vous verrez à quel point je suis un exemple pour la société ! Je cumule sans cesse mon boulot avec de nombreuses tâches collectives. Je fais même partie des bénévoles du service d’entretien de la préfecture, je n’ai jamais eu d’interruption de la prime à la non-perturbation de l’ordre public. Je vous en conjure ! Hé ! Revenez ! Hé ! Enc…

Pour seule réponse, le déclenchement du taser suivi du grésillement de l’électricité dans l’air. Forcément, si l’on commence à s’énerver sur des Sentinels, c’est les frangins Protecteurs qui rappliquent pour te rappeler où est ta place. La sanction ne va pas être jojo et le pire dans tout ça c’est que c’est ta fille qui va trinquer.

Le temps reste suspendu dans la salle tandis que la foule tourne ses yeux vers le corps convulsant de l’homme à terre, essayant tant bien que mal de se relever avant qu’une nouvelle décharge ne lui fasse ravaler sa fierté. Tout le long de la scène, j’évite de poser le regard sur l’endroit qu’il montre du doigt, probablement sa fillette dans un état lamentable.

L’empathie n’amène que des problèmes. Rester indifférent à la misère et à l’injustice qui nous entoure est le meilleur moyen de ne pas être tracé et de continuer sa petite vie tranquille. Je crois que j’ai appris à mettre de côté mes émotions, non, je pense que c’est une véritable nécessité pour survivre dans les villes et que tous les gens qui m’entourent en font de même à voir leur regard vide.

Quoi qu’il en soit, il y a des règles dans le grand jeu de la vie et cet homme le savait pertinemment puisqu’il les a suivies à la lettre pour gagner toujours plus et tenter d’élever son niveau social, aussi misérable soit-il. Alors, pourquoi tout gâcher d’un coup ? Et surtout pourquoi faire ça à sa fille ? Ha, voilà ! La chère Amélie se déplace vers la victime, c’est l’heure de la sanction, paix à son âme.

— Suite à ton récent comportement allant à l’encontre du règlement intérieur de cet établissement ainsi que des lois de notre grande et fière nation, nous avons été contraints de prendre des mesures exemplaires : Tu as été rétrogradé de vingt places dans la file d’attente, ta prime à la non-perturbation de l’ordre public a été suspendue pour les trois prochains mois, une amende de mille smartpoints ou mille cinq cents euros devra être payée ou expiée dans cet hôpital d’ici la fin du mois. Ton accès à la préfecture a été restreint et tu ne pourras donc plus participer à son entretien.

Dit-elle avec cette voix d’automate dénuée de tout sentiment. Dure, dure la sanction. Le pauvre mec, tu le vois se relever sans moufeter, ravaler sa colère dans un grincement de dents et retourner auprès de sa fille les larmes ruisselant le long de ses joues creusées par la dureté de la vie. Vingt places de perdues ! Et autant qu’il va se faire chouraver par des futurs patients qui vont payer pour passer plus vite.

Arrête d’y penser, Füerzò. Bon sang, tu ne vas pas commencer à chialer sur son sort, c’est lui qui l’a cherché, tu ne vas pas mettre en péril ta mission pour détourner quelques smartpoints afin de rembourrer son portefeuille. Assez ! Je me tire, j’en peux plus, ça va finir par me retourner les tripes toute cette chiasse. Il y a beaucoup trop de tension dans l’air pour un être normalement constitué.

Füerzò, il est actuellement 20:00, vous pouvez passer les portes de sécurité. Merci de me donner une excuse pour quitter cette pièce suffocante, Civi.

D’un pas rapide, je me dirige vers le hall d’entrée, risquant un dernier regard dans la salle d’attente. Je ne croise que des yeux vides, des gens en piteux état, entassés sur des parpaings, je n’ose même pas imaginer depuis combien de temps ils patientent, immobiles, certains se vidant progressivement de leur sang, d’autres les traits tirés, soit par la fièvre, soit par la souffrance. C’est insensé de laisser des gens crever ici sous prétexte qu’ils n’ont pas assez de thunes pour avancer dans la file d’attente. Même les animaux d’élevages en batteries sont mieux traités ! Ils ont au moins à manger et à boire.

Alors que je me suis immobilisé le teint livide, un vieillard à qui je bouchais la vue profite de l’occasion pour expulser une gerbe de sang rouge sombre hors de son œsophage. Paf ! Direct sur mes chaussures de sécu ! Put… c’est dég ! À peine le temps de dire ouf que ça finit de me retourner l’estomac. Amis pour la vie, on croise les vomis. Je me relève, les tripes encore secouées de spasmes, que déjà le pauvre mec se confond en excuses. Non mais sérieux, même les léproseries décrites dans les manuels d’histoire ont plus belle allure. Faut que je me taille. Ciao Bella, je m’envole respirer un air meilleur.

Le pas de porte dépassé, un drone Amélie m’arrête pour me faire des remontrances et me punir pour dégradation de biens publics. En même temps si tes potes avaient un balai à la place du taser on n’en serait pas là.

Enfin devant ces fichues portes blindées de sécurité. Je me laisse scanner et elles s’ouvrent, une lumière blanche éclatante filtrant à travers l’entrebâillement.

Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
Un bug ? Des difficultés de lecture ? Parlez-nous en !
Ce livre a été créé avec l’aide de Fabrilivre.