Chapitre 13

Anorkae

Füerzò

Chaque tâche est réalisée par plusieurs individus, et un individu réalise plusieurs tâches. Cette phrase résonne dans ma tête tandis que nous franchissons une porte hermétique, donnant sur une pièce d’un blanc éclatant, sans une seule petite trace. Au centre, un divan d’examen trône fondu dans la pureté environnante, sur les côtés, une multitude de rangements. Anorkae m’installe et me retire mon pansement avec une délicatesse digne d’un éléphant obèse atteint de Parkinson.

— Aïeuh !— Roooh ! Arrête donc un peu de faire ta mijaurée.

Marwyn s’approche et tâte la plaie avec la même élégance qu’Anorkae, ça doit être un truc propre aux Sorcières. Il ne peut retenir une petite grimace se dessinant sur son visage. Ça ne sent pas bon, si seulement j’étais allé dans une clinique privée en temps et en heure, la plaie ne se serait jamais infectée. Une suture laser et le tour était joué. Là, je vais en avoir pour des mois, avec en prime une jolie cicatrice pour finaliser mon look de pirate. Et tout ça à condition d’omettre la contamination bactériologique.

— Bon, ça devrait aller. Anorkae, tu sais ce qu’il te reste à faire ?— Baume de calendula au miel et potion d’origan, répond-elle de la même manière qu’une élève première de la classe le ferait.— Heu, ce serait possible que ce soit Marwyn qui s’en charge parce que bon… je commence à douter des potions d’Anorkae. Et je ne sais pas si vous avez remarqué, mais ça me fait mal, je dois être infecté, il me faudrait quelque chose contre les bactéries. Vous savez, comme ce virus qui dézingue les corps étrangers.— Malheureusement, reprend-il calmement, le prix de vente des bactériophages est devenu exorbitant suite au monopole pharmaceutique et prothétique exercé par Biotech sur l’ensemble du marché. Au siècle dernier, il était très aisé d’acquérir des antibiotiques à moindre coût, mais ils n’ont plus aucune efficacité. À cause d’une surconsommation dans les élevages industriels, les bactéries ont fini par s’immuniser. Cependant, des antibactériens existent à l’état naturel et l’huile essentielle d’origan en est un excellent ! Et ne t’inquiète pas, Anorkae a l’air un peu rustre en apparence, mais elle est tout aussi appliquée que moi lorsqu’il s’agit de prendre soin d’une personne.

Tandis qu’Anorkae s’en va concocter ses remèdes en me tirant une langue sarcastique, je reste en la présence de Marwyn, pris dans une discussion captivante dans laquelle il m’explique le fonctionnement de la phytothérapie, une médecine basée sur le vivant. Couplée à un principe de prévention, à une alimentation saine et variée, à une hygiène correcte, elle obtient alors des résultats plus que satisfaisants, à en faire rougir les prophètes du tout méca. La vie pour repousser la mort. Et dire que l’avancée technologique a d’abord consisté à synthétiser des molécules déjà présentes dans la biosphère pour ensuite s’en délier irrémédiablement, afin d’acquérir une indépendance factice qui n’aura comme conclusion qu’une société terraformée et contrefaite. L’individualisme poussé à l’extrême, la loi de la jungle, c’est ce que nous proposent ces satanés transhumanistes, et certainement pas la coopération inhérente mise en scène par le vivant. Collaborer pour survivre dans un univers hostile, la solidarité pour contrer le principe d’entropie conduisant toute chose à l’état de poussière. Mais une question continue de me tarauder l’esprit.

— Mais si les recherches sur l’hybridation effectuées par Anorkae peuvent à ce point changer le monde, pourquoi s’acharner à ce que le virus reste dans les mains d’une société localisée telle que le Foyer ?— Ta question est légitime, me rassure Marwyn, mais sache, tout d’abord, que le nombre d’individus composant le village ne cesse de s’agrandir et qu’un très grand afflux de migrants climatiques vient accroître notre démographie chaque jour un peu plus. Des personnes obligées de délaisser leur domicile ravagé par la montée des eaux ou les catastrophes humaines et naturelles. Ces mêmes personnes qui refusent de rentrer dans le jeu du productivisme consistant à s’épuiser à la tâche en accomplissant un travail déshumanisant pour subvenir à leurs besoins primaires.— Mais si le virus était disponible pour l’UDE, m’empressé-je de déclarer, ils n’auraient plus à passer autant de temps à bosser pour se sustenter !— Sauf que, le néonéolibéralisme a cela d’incroyable, peu importe ce que tu mets entre ses mains, il se l’accaparera pour en tirer le meilleur profit, et rejetant de ce fait le côté humanisant, continue la Sorcière sur le même ton calme. Il n’a que faire de l’utilité sociale d’un tel dispositif, tout ce qu’il touche, il le transforme en un outil d’aliénation des peuples. Tes désirs, il les changera en besoins, refermant peu à peu son étreinte sur ton autonomie, te conduisant irrémédiablement à un asservissement absolu. Le néonéolibéralisme, c’est la science du contrôle de la société, la permaculture, celle de son évolution. Prenons par exemple les smartpoints, en connais-tu l’origine ? Au siècle dernier, une multitude de monnaies locales ont fleuri sur le territoire, comme alternative à la monnaie officielle. Elles avaient pour but le développement du commerce de proximité tout en évitant son injection dans la boucle spéculative avec, comme motivation, la limitation du transport excessif de marchandises. Un projet tout à fait louable au premier plan. Puis les industriels ont surfé sur la vague et ont lancé leurs propres monnaies afin de récompenser leurs ouvriers les plus méritants tout en les obligeant à consommer leurs marques. Et finalement, c’est ce modèle qui s’est démocratisé et généralisé jusqu’au point de faire de ce concept une monnaie parallèle, non soumise aux lois du travail, et permettant d’embaucher des sans-papiers soi-disant bénévoles payés des sommes dérisoires. Alors si nous leur laissons le virus, à ton avis, qu’en feront-ils ? Un moyen d’émancipation ? Ou un consommable à renouveler de façon régulière ?
Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
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