Chapitre 5

C’est un paysage bien différent qui se dessine de l’autre côté. Un couloir relativement propre, fruit des nombreuses heures de travail effectuées par les bénévoles pour rendre les conditions sanitaires un minimum respectables. Une allée de couleur laiteuse éclairée par de multiples néons déclinants s’étend devant moi, dans laquelle le personnel humain et mécanique navigue d’une pièce à une autre, d’un pas pressé. Quasiment aucune trace de moisissure ! Enfin, à part dans certains recoins du plafond…

Je prends un chariot dans le local de service et je me dirige vers mon point de rendez-vous. Je comprends direct que je n’ai pas intérêt à me retrouver sur le chemin des docs qui n’ont de cesse de courir en parlant haut et fort, afin de se faire entendre des infirmiers dans la cohue.

— Je projette le meilleur itinéraire par rapport à la fréquentation actuelle sur vos écrans rétiniens, moins vous dérangerez le service en cours, moins vous serez remarqué, Füerzò.

Parfait, je m’insère dans chaque espace libre entre deux flots de blouses blanches, avançant petit à petit vers ma destination. Déjà 20:05 lorsque je débouche sur un large couloir envahi de brancards sur lesquels se languissent des corps dans un état plus ou moins meurtri. Probablement la file des patients issus des ambulances. Je vais pour tracer ma route quand un médecin me passe devant, manquant de renverser mon chariot. Dans l’ignorance la plus totale, il s’adresse au drone Amélie recensant les blessés allongés.

— Où est le suivant ?— Ici même, docteur.— Qu’est-ce qu’il a ? demande le praticien pressé.— Trois mille smartpoints, répond la machine.— OK, je le prends !

Puis il repart avec le brancard concerné, me libérant le passage. Il est loin le temps du serment d’Hippocrate où les médecins s’acharnaient à soigner tout le monde du mieux qu’ils pouvaient, sans aucun jugement de valeur. Priorité à ceux qui en ont les moyens. Après tout, ce sont leurs dons qui permettront à l’hôpital de survivre, autant les traiter aussi bien que possible. Et ce, même si mamie manque de peu de faire un infarctus dans le lit d’à côté.

Bref, plus le temps de philosopher sur des problèmes futiles, les cliniques privées existent, ils avaient qu’à raquer un peu plus et ils auraient été mieux traités. Je me rends vers l’ascenseur le plus proche pour monter au deuxième, direction les laboratoires et bureaux de recherche. Deux minutes de queue, un court arrêt au premier et j’y suis. Comme prévu, étage déserté à cette heure tardive, les chercheurs sont soit rentrés, soit en train de filer un coup de pouce aux urgences. Je vérifie sur l’écran du civimod que Civi a réussi à infiltrer les systèmes de sécurité du bâtiment, et que les caméras tournent en boucle, puis je m’avance vers le laboratoire en question, objectif le virus. 20:10, heure optimale.

Füerzò

Anorkae

La porte de la pièce se met à trembler, je porte ma main à la grenade IEM, prête à dégainer aussitôt les miliciens entrés. À un jour près, seulement un jour avant les dernières conclusions des tests expérimentaux. Mais non, il a fallu que tu te fasses repérer, ma chère Anorkae. Après deux longues années à économiser tes financements de recherche en les répartissant entre ton travail de thèse et le virus, après deux longues années à te planquer dans cet hosto pourri afin de mettre en place tes expérimentations tout en passant sous les radars, tu as réussi à tout anéantir. Tout ça parce que tu t’es empressée d’écrire un mail à Marwyn, trop fière de partager les dernières promesses du virus. Résultat : il n’a fallu que cinq minutes au gouvernement pour m’épingler et une de plus pour que le responsable de l’hôpital m’avertisse qu’il venait d’autoriser l’accès au laboratoire en vue d’une perquisition. Et tu peux être sûre qu’ils se dépêchent de m’envoyer la milice pour accaparer mes précieuses recherches avant que j’en élimine toute trace. Tant pis, je finaliserai ça au Foyer.

Un dernier coup d’œil sur l’ordinateur qui confirme la bonne suppression des données du disque dur, un dernier regard vers mes compagnes, souris dont la pigmentation cutanée commence à tourner au vert, je suis sincèrement désolée de vous avoir fait subir ça. J’aurais préféré que tout ceci finisse autrement, vous rendre votre liberté au lieu de la sacrifier sur l’autel déjà trop encombré du progrès humain. Une dernière vérification sur la présence de la fiole au fond de ma poche et je me mets en position, prête à l’action.

La porte s’ouvre enfin, mais ce ne sont pas des doigts mécaniques qui la poussent, ce sont des mains, de chair, d’os et de sang. En une fraction de seconde je réalise à quel point je me suis trompée, évidemment qu’ils n’allaient pas envoyer une milice privée dans un hôpital public. Évidemment, ils passeraient par un sous-traitant pour faire la sale besogne. Et bien évidemment que ce sous-traitant serait un pirhack. D’un air pantois, le corps immobile, saisi par la stupeur, la main tremblante, enserrant la grenade IEM qui ne m’est plus d’aucune utilité, je regarde la silhouette humaine franchir le pas de porte et poser ses yeux sur moi.

— Qu’est-ce que vous foutez encore là ? Et qu’est-ce… Excusez-moi madame, je croyais qu’il n’y avait personne. Je venais juste passer un coup de serpillière. Cela vous dérangerait-il de quitter la pièce le temps que le sol sèche ?

Je me ressaisis, réorganise mes pensées et je remets la grenade à ma ceinture, cachée sous ma blouse. Je fixe l’homme qui se dresse devant moi en fronçant les sourcils, comme pour percer à jour ses intentions. Ce n’est pas possible, il ne peut pas être un simple bénévole venu pour l’entretien du laboratoire. Mais en même temps, je n’ai aucun moyen de le mettre hors d’état de nuire. Après tout, j’ai ce qu’il me faut, je n’ai qu’à rentrer dans son jeu et une fois hors de vue, je m’éclipse dans la foule citadine. J’esquisse un sourire et me dirige vers la sortie.

— Naturellement, pardonnez-moi du dérangement, je faisais quelques heures supplémentaires pour offrir des vacances rêvées à ma famille. Mais je vous en prie, je reprendrai aussitôt le sol sec.

En rajoutant cette excuse frileuse à la grenade IEM, je peux désormais être sûre qu’il se doute de ce qui se trame ici. D’un pas que je veux assuré, je m’avance vers le couloir, un frisson glacé me parcourt l’échine une fois arrivée à sa hauteur. Je fuis son regard tout le long du trajet que je trouve interminable, comme si le temps était soudainement suspendu entre deux possibles. Celui où il reste immobile, trop perplexe pour oser m’arrêter, son cerveau en ébullition braqué sur son objectif et complètement perturbé par la situation. Ou celui dans lequel il comprend que je rentre dans son jeu pour sortir le virus de l’hôpital et que plus rien ne reste dans cette pièce. Heureusement, c’est la première prévision qui aura franchi le seuil de la réalité.

Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
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