Chapitre 11

Anorkae

Füerzò

Encore deux journées complètes de perdues à poireauter devant cette fenêtre, à zyeuter ma peau tourner progressivement au vert. Même si les améliorations ne se font que légèrement ressentir, au moins, on pourra dire que j’ai la main verte ! Anorkae aussi se colore, un peu plus et elle sera le fantasme des nerds passionnés d’extraterrestres. Mis à part quand elle dormait, elle ne s’est pas arrêtée une seule seconde. Entre partir à la chasse aux herbes, me concocter des infusions rebutantes, et me chouchouter comme une mère materne son fils affaibli par la maladie, elle n’a pas eu le temps de s’ennuyer. Je peux remonter sur mon destrier, le moment est venu de reprendre la route. Et je me suis promis que cette fois, elle ne serait pas seule à rompre le silence. Après tout, nous sommes tous les deux paumés, autant rendre la balade agréable.

Et voilà ! Cinq jours de plus à tourner les roues de mon vélo. C’est que cette excursion m’aurait presque donné le goût de l’effort. Je me sens mieux, beaucoup mieux. Le sucre sécrété dans mon sang me recharge à donf. Mais il ne faut pas trop tarder, Sorcière Anorkae dit que les glucides ne suffisent pas comme base alimentaire. Dommage, passer sa vie à errer sur des chemins paumés au milieu de nulle part, sans se soucier de quoi que ce soit sinon de pédaler, d’avancer, toujours droit devant, je pense que ça pourrait me plaire. Durant les cinq derniers jours, rien à signaler. Si ce n’est nos interminables discussions avec Anorkae. Sur tout et n’importe quoi. Nous sommes loin d’être d’accord sur tout, mais elle respecte mon point de vue. Du coup, je respecte le sien. Ah oui, j’ai failli oublier sa chute à vélo. Elle m’a sacrément fait peur, elle est rentrée dans un arbre à toute allure. Après l’hybridation, la fusion. Mais le diagnostic nous a immédiatement rassurés, de simples éraflures. La rigolade a tout de suite pris le pas sur l’appréhension, surtout quand Anorkae essaye de t’expliquer que ce n’est pas de sa faute si l’arbre s’est jeté sous ses roues. Je les savais vivants, mais de là à concrétiser un désir de suicide… Par contre sa bécane, kapout. Roue voilée, impossible à réparer avec ce qu’on avait à disposition. Nous aurions pu fouiller les nombreux villages traversés à la recherche d’outils adéquats, mais on trouvait ça plus marrant de finir à deux sur la même bicyclette. Nous avancions probablement moins vite, mais l’un pouvait prendre le temps de profiter du paysage tandis que l’autre en bavait comme un « classique ». Ce moment de pur partage fut vraiment intense, notamment avec quelqu’un comme Anorkae, jouissant d’un visage toujours orné d’un sourire aux lèvres, exprimant une joie communicative sans interruption, s’émerveillant devant la moindre chose, faisant d’un fait commun un évènement extraordinaire. Mais fin du road trip. Nous approchons du lieu-dit du « Foyer », et devant nous se dresse une immense forêt dense dont la cime des arbres culmine à une dizaine de mètres de haut et à travers laquelle sillonne un sentier herbacé. Anorkae semble s’amuser de mon air ébahi face à une entité que je pensais éradiquée de la surface de la Terre. Mais qui pourtant est là, subsiste, telle une oasis de vie au sein de cet univers stérile. Mon corps est parcouru de frissons sous le tsunami de sensations inondant mes sens. Une senteur puissante et rafraîchissante envahit mes nasaux, une mélodie de bourdonnement et de chants d’oiseaux sature mes tympans, un nuage d’insectes voilant partiellement une profusion de fleurs chamarrées illumine mes yeux. Bouche bée devant ce petit coin de paradis, je peine à capter les mots prononcés par Anorkae, venant mettre fin à l’extase saisissant ma chair.

— Incroyable ! Toi aussi, tu le sens ?— Oui, c’est magnifique ! Jamais les industriels n’ont réussi à introduire autant de nuances et de subtilités dans leurs parfums synthétiques.— Pas les odeurs, imbécile, les frissons qui nous parcourent ! me réplique-t-elle d’un ton moquant. Je n’en reviens pas, je ne m’attendais pas à un tel effet secondaire.— Tu vas m’expliquer ou tu comptes faire durer le suspense éternellement ?— Il semblerait qu’en plus de produire de la chlorophylle, nos cellules dermiques soient capables de synthétiser les photorécepteurs des plantes, les phytochromes. Nous réagissons à une gamme de longueurs d’onde plus vaste, allant jusque dans l’infrarouge et…— Abrège l’intello ! m’irrité-je face à mon incompréhension.— Nous voyons les végétaux ! Et ces picotements ne sont que la réaction de notre corps face à cette nouvelle sensation inconnue !— Je te remercie, mais je ne suis pas aveugle, évidemment que je les vois.— Non, mais maintenant nous les voyons avec notre peau, bien plus précisément, le virus nous a dotés de l’équivalent de la rétine, mais pour la flore, s’exclame-t-elle, enjouée de sa trouvaille.— OK, super, mais ça change quoi pour nous à part ces fourmillements désagréables ?— Mais tu ne comprends rien ! L’hybridation a atteint un stade extraordinaire, c’est une découverte majeure, qui risque de bouleverser le monde scientifique !
Füerzò

Anorkae

C’est impossible de rester à ce point impassible devant une telle avancée. C’est encore plus prodigieux que le premier pas de l’humanité sur la Lune. Une symbiose totale et réussie, la fusion complète de l’ADN de deux espèces aussi différentes, les deux génomes entrelacés dans une seule et même fibre hélicoïdale. La pierre philosophale de tout chercheur en génomique. Mais j’y suis, si la transcription des phytochromes est possible, il se peut que… Alors que nous avançons à un rythme soutenu sur le sentier boisé, je m’arrête net au pied d’un acacia et lui arrache frénétiquement les feuilles par poignées.

— Mais qu’est-ce que tu fous encore ? Dépêche-toi, je commence à avoir sacrément soif, là.— Juste deux secondes, je vérifie…

D’un coup, d’un seul, ma colonne vertébrale se raidit, comme parcourue par un éclair foudroyant. Je tourne lentement la tête pour apercevoir Füerzò dans la même position ridicule, le bas du dos cambré, les épaules portées en arrière. Une fois un semblant de mobilité retrouvé, je ne peux cacher ma joie et prends Füerzò dans mes bras, interloqué.

— Bien, bien, tout doux, calme-toi, me dit-il en me repoussant gentiment.— Tu te rends compte ? Nous sommes sensibles aux signaux d’alerte produits par les arbres, nous les détectons, et je te parie que nous sommes capables d’en émettre ! Enfin bon, bien sûr que non, tu ne t’en rends pas compte, c’est trop réel pour ta conscience holographique.— Ha ha…

Je trépigne d’impatience à l’idée de partager mes découvertes avec mes compères du Foyer. Je saisis Füerzò par le bras et le traîne à travers la forêt d’émeraude jusqu’à l’orée où se dresse une cabane rustique en bois brut, début du domaine de la ferme de permaculture du Foyer. Enfin arrivés. Lydia doit probablement être dans les champs à cette heure de la journée. J’accours entre les plantations jusqu’à finalement l’apercevoir, se baladant un panier à la main pour ramasser le repas du soir. Sous mes cris enjoués, elle se retourne dans notre direction et lâche ce qu’elle porte sous la surprise de nous voir sains et saufs.

— Anorkae ? C’est bien toi ? Le Foyer vous croyait capturés par le gouvernement, c’est du moins ce qui se dit dans les news. Je suis si heureuse de vous voir ! Apparemment, tes expériences se concrétisent ! C’est le maigrichon que tu nous ramènes, Füerzò ? Je le pensais un peu plus… Mais dites-moi, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?— À boire !

Un chez-soi, une maison, un bercail, un foyer, tant de mots pour essayer d’exprimer un endroit où tu aimes te retrouver et passer du temps. Et pourtant, ces noms sont tellement pauvres et minimalistes face à l’entrelacs de sensations, d’émotions qui me parcourt chaque fois que je pose un pied dans notre univers. L’apaisement et la sérénité inondent mon être, la joie me submerge devant cette beauté brute et naturelle qui s’ouvre sous mes yeux. Cette harmonie du vivant qui se métamorphose le temps d’un battement de cil. Un monde animal, végétal et minéral qui se développe le long de ce vaste réseau où chaque nœud représente un élément individuel, évoluant dans une franche camaraderie avec son environnement proche et indirectement plus lointain. Fini la lourde tension de la compétition permanente pour s’affirmer en tant qu’entité indépendante. Ici, tu existes, c’est tout.

Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
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