Chapitre 12
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Füerzò
Forcément, quand Anorkae me parlait des champs, je m’attendais à l’image terne présente dans les manuels d’histoire pour illustrer l’ancêtre des fermes buildings : un terrain de monoculture unicolore, le tout aspergé de cancer biochimique. Quand elle m’évoquait les animaux, j’imaginais les bestioles entassées dans leurs vulgaires boxes en train de se bastonner pour une ration de pilules. Alors évidemment, lorsqu’elle faisait allusion à la beauté du paysage, j’avais du mal à saisir l’idée. Surtout venant d’une militante du vivant. Mais j’étais loin de la réalité, tellement loin ! Le tableau se déroulant sous mes yeux ébahis était composé d’une multitude de nuances multicolores, un véritable patchwork de vies, individuellement différentes et pourtant cohabitant dans une entente solidaire. Un orphéon de riens jouant la même symphonie du tout. Et au milieu, se dressait là, Lydia, fondue dans le décor, la même expression de bonheur sur la bouille qu’Anorkae, caractéristique de l’être humain accompli, que les aléas de la vie ne peuvent contrarier. Enfin, je peux mettre un visage sur le concept d’émancipation.
Une seule teinte sombre peinte sur la fresque, le manque de réseau. L’ultranet a été éradiqué par le network du vivant. Et Civi, si seulement tu pouvais voir ce que je vois. Et d’un coup, j’ai eu l’illumination. J’avais trouvé ma place dans ce monde, et au sein de cette communauté arcadienne. Je devais développer le réseau informatique, et le connecter à la biotoile. Pousser la symbiose bioélectronique à son paroxysme. Porté par une motivation nouvelle, j’ingurgite à grande goulée l’eau que Lydia a mise à notre disposition et après des présentations succinctes, Anorkae me propose de rejoindre la Sorcière pour en finir avec cette blessure qui me ronge la tempe. Je la suis donc à travers un village bucolique, vestige rénové du dernier siècle dans lequel s’épanouit une population hétéroclite. Bien qu’en premier lieu abasourdis par notre couleur de peau, les habitants n’ont de cesse de nous interpeller pour nous saluer, se présenter et nous offrir l’hospitalité, une fois Anorkae reconnue. À ce rythme, il fera nuit lorsque nous franchirons les portes du cabinet. Au moins, c’était plus rapide d’arpenter les rues dans les villes, mais tellement plus ennuyant. Et pas un seul Protecteur à l’horizon ! Suite à notre arrivée, les résidents nous informent qu’une assemblée générale prendra place ce soir, s’ensuivra un dîner festif à la belle étoile avec picole et fumette. Welcome to hippie paradise !
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Anorkae
Ça me fait un bien fou de tous les revoir. Je serais bien incapable de définir leur profession tant ils sont multitâches. Ils sont tous là, le ciment de notre société, maçons de notre havre de paix. Mes yeux perlent au fur et à mesure que nous avançons à travers le Foyer. Et quelle joie de rencontrer de nouvelles têtes ! Mais les retrouvailles seront pour plus tard, il est temps de soigner Füerzò, sa plaie commence à s’infecter, elle m’inquiète. La nuit se met à tomber au moment où nous franchissons l’antre de la Sorcière, une demeure en pierre similaire aux autres bâtiments de l’écovillage. Marwyn est là, nous attendant, l’air réjoui, un tendre et charmant sourire se dessinant sur ses lèvres. Un flot d’émotions me submerge alors qu’il me serre dans ses bras, manquant de peu de m’étouffer. Des larmes dans les yeux de ce gros bêta, qui l’eût cru ? Mais ce n’est pas tout, j’étais à cent lieues de concevoir ce qui allait arriver ! Une fois l’instant passé, mes pieds reposés sur le sol, c’est Füerzò qui a pris la parole, et le pire dans tout ça ? Avec une politesse et un engouement que je ne lui connaissais pas. Il a vraiment ramassé un sale coup sur la tête.
Pour seule réponse, Marwyn éclate dans un franc fou rire m’entraînant avec lui. Encouragés par l’air ahuri de Füerzò parcourant des yeux la vaste pièce immaculée dont le mobilier se résume à un bureau et des fauteuils, nos gloussements se prolongent, brûlant nos poumons et tordant nos boyaux. C’est sûr qu’en comparaison avec les hôpitaux publics, ça doit lui faire un choc ! Et encore, il n’a pas vu le laboratoire et la salle de consultation. Une fois notre souffle revenu, je le taquine d’une tape dans le dos.