Chapitre 14

Füerzò

Anorkae

C’est immergé dans une conversation palpitante que je les retrouve tous deux. Marwyn aurait-il trouvé un nouvel adepte à ses réflexions philosophiques ? Désolée d’y mettre fin, le moment est venu de s’occuper du bobo du petit Füerzò. Une fois le pansement réalisé avec une précaution légèrement exagérée, nous nous dirigeons vers l’assemblée qui doit se tenir dans l’amphithéâtre populaire. En tant que codécouvreur du rétrovirus d’hybridation, c’est Marwyn qui commence à prendre la parole pour présenter nos recherches et leur aboutissement. Je crains la réaction du Foyer lorsque nous leur proposerons de se laisser contaminer. Accepter de vivre en complicité avec les plantes est une chose, fusionner avec en est une tout autre. Mais à mon grand étonnement, c’est dans un hourra tonitruant que l’idée est reçue. Certains comparant les hybrides à des super héros, d’autres proclamant la naissance d’une nouvelle espèce évoluée, et enfin, ceux clamant la fin de la catégorisation de l’humain en fonction de sa couleur de peau. Fini le black, blanc, beur, jaune, rouge, place à la couleur centrale du spectre de la lumière visible, le tout vert. C’est donc décidé et acté, dès le lendemain la réplication et l’injection du virus commenceront afin d’hybrider toute la population du Foyer dans les délais les plus courts. C’est une longue réalisation qui m’attend, mais le jeu en vaut la chandelle, l’aboutissement de la plus belle œuvre d’art jamais créée. La suite de l’assemblée générale consiste en des questions d’organisation et de concrétisation du projet. Puis vient une épreuve de taille, Füerzò. Pour amener le sujet, je m’avance au centre de l’hémicycle sous le regard admirateur de la communauté. Mais voilà ! Jamais rien ne se passe comme prévu avec Füerzò ! À peine ai-je commencé à le présenter devant l’assemblée, son origine, ses compétences, qu’il m’interrompt en plein discours, avec l’insolence qui lui est propre.

— Bonjour les foyerois ! Comme vous l’aurez deviné à mon superbe teint vert, je suis ledit Füerzò. Et j’aimerais vous décrire mon projet !

Puis, il vient me rejoindre, d’un pas nonchalant, d’un air dédaigneux. Et il nous parle d’hybridation du Foyer à un niveau supérieur, de lier l’électronique au vivant, raccorder le réseau informatique à la toile biologique. Personne n’y comprend quoi que ce soit, mais je l’encourage, tout le monde l’encourage, surtout quand il nous parle de Civi. D’une voix tremblante dans laquelle on peut y lire toute la tristesse accumulée cette dernière semaine, laissant tomber le masque du pirhack condescendant et dénué de toute forme d’empathie. Mais je crois que ce qui finit de convaincre l’assemblée, c’est quand il décrit le Foyer comme un refuge pour les intelligences artificielles en plus d’être un refuge pour le vivant. Cette entreprise est très ambitieuse et bien que la foule ait l’air captivée, un certain scepticisme plane sur l’assemblée. Il faudra la convaincre de la potentialité d’existence d’une complicité entre intelligence naturelle et artificielle, mais surtout, de la faisabilité d’un tel projet sans compromettre la furtivité du Foyer. Rendez-vous est pris dans les prochains jours, une fois que Füerzò aura préparé son argumentaire.

Une fois la fin de l’assemblée déclarée, les foyerois s’emploient à dresser la table pour le festin du soir. La récolte de la journée a été fructueuse et c’est un vrai régal pour les papilles gustatives, bien loin du goût fade des plats préparés à l’attention des citadins « avantages ». Et à voir le minois en extase de Füerzò, je ne suis pas la seule à apprécier. Nous finissons le repas dans un brouhaha, mélange de rires, de cris, et de grandes discussions palpitantes sur la construction d’un avenir en commun. Ces moments de pur partage m’avaient plus que manqué. Bien loin de la cacophonie des villes mortes, c’est l’écho de la vie qui rentre en résonance dans ce lieu. Puis enfin, une fois les tables débarrassées et repliées, place au concert. Un son punk post new wave, dont les vibes transpercent la foule en transe, vibrant à l’unisson au rythme d’un seul cœur. La bière coule à flots. Les spliffs tournent. Ça se bouscule. Poing levé. Une taffe. Rasade. Pogo. Aïe. Autre rasade. Tadindinda dindin. Hourra collectif. Encore une. Lalalaaaaa. Solo. Slam. Pluie de bière. Étreinte. Bourrade. Boom boom boom. Une dernière. Vertiges. Écœurements. Une de trop. Titubements. Wooooooo. Vivante…

Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 0)
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