Chapitre 2

Luka Béranger, un bon petit nom issu d’une famille traditionaliste, tu m’étonnes qu’il fasse partie de la classe « avantages » avec de telles valeurs.

Ce faisant, je pianote sur la tablette pour ouvrir les détails de la mission tandis que la longue descente de l’ascenseur se poursuit dans une monotonie imperturbable.

L’hôpital est très peu protégé, mis à part l’effectif conséquent de Protecteurs et de Sentinels déployé dans les salles ouvertes aux visiteurs. Quelques caméras visibles et infrarouges, scanners faciaux et modaux, bref, un vrai jeu d’enfant.

Voyons voir ce qu’il y a à dérober dans un hosto pour pauvres. Apparemment un virus développé dans le cadre de recherches publiques, et toutes les données qui vont avec.

Étrange, je pensais que Dassault avait le monopole de toutes les recherches militaires, y compris sur les armes biochimiques. Pas étonnant que le gouvernement soit sur le coup en plus de mon employeur, mais comment se fait-il que ces technocrates ne soient pas au courant de leurs propres recherches ?

— Bonne soirée Füerzò, il ne te reste que trente minutes pour te rendre sur ton lieu de travail. N’hésite pas à utiliser tes smartpoints pour réquisitionner une autolobbyle.

Il faudrait peut-être que je pense à changer de couverture, ils vont finir par s’apercevoir que je sors à des horaires trop irréguliers pour avoir un boulot fixe.

La porte d’entrée s’ouvre dans un tintement, donnant directement sur une rue enténébrée malgré un soleil toujours haut dans le ciel. Je passe le sas, pénétrant dans cette ruelle encaissée, bordée de part et d’autre par ces barres de béton colossales, prouesses architecturales de notre ère, qui me donnent le vertige chaque fois que je regarde vers le haut dans l’espoir d’apercevoir le bleu du ciel dans un trou de smog.

Aujourd’hui, ce satané gris habituel, le gris de la chaussée, le gris du béton, le gris des fenêtres teintées, le gris du brouillard poisseux au milieu duquel seuls les hologrammes publicitaires luisent, brisant la monotonie d’une ambiance pesante, caractéristique des villes malades.

Mes semelles battent le pavé, esquivant à la perfection les projections à l’aide de mon bloqueur de pubs. J’évite le regard lourd de cette misérable populace s’attelant à l’entretien des espaces collectifs immédiatement après leur dure journée de boulot, et ce, dans l’indifférence la plus totale. Ironie du sort, ils appellent ça du bénévolat et non du travail, tout ça parce qu’ils ne touchent pas un salaire en euros, mais simplement des misérables smartpoints qui leur permettront de goûter à la vie qu’ils jalousent tant pendant seulement quelques heures. Avec toujours les mêmes promesses : continue comme ça et la prochaine fois bossounet augmentera ton forfait de « classique » à « avantages » pour une heure de plus.

Je relève légèrement la tête apercevant la silhouette d’un Protecteur veillant au respect de l’ordre public.

J’enfile mon hackface et le sens remodeler mes traits caractéristiques. Quel bonheur de lui avoir intégré un purificateur nasal, ça change la vie de pouvoir respirer en plein smog.

Je pianote sur ma tablette pour mettre Civi en mode infiltration et l’entendre dans les oreillettes du masque.

— Protecteur dans cent cinquante mètres… Protecteur dans cent mètres… Protecteur dans cinquante mètres…— Bonsoir monsieur Béranger, c’est un véritable plaisir de croiser votre route.

C’est incroyable de se dire que les êtres les plus sociables de notre société restent ces vulgaires machines. Enfin bon, tout est relatif, il est clair que si j’avais emprunté l’identité d’un mec « classique », le seul intérêt porté à mon égard aurait été au mieux une fouille intégrale.

Au loin, l’autolobbyle projette le nom de Luka Béranger sous forme d’un hologramme tournoyant.

J’accélère le rythme pour accéder au véhicule blanc lustré qui m’attend au point désiré et ainsi échapper au climat oppressant qui règne au-dehors.

— Bonsoir monsieur Béranger, je vous prie de bien vouloir entrer votre destination ainsi que le forfait souhaité par commande vocale ou par l’intermédiaire de la tablette tactile mise à votre disposition.— Trente-cinq, avenue de la Liberté, forfait « avantages ».— Bien compris monsieur Béranger, durée du trajet estimée à dix-sept minutes, affirme l’IA. Vous semblez légèrement enroué, je vous recommande les dernières pastilles de Biotech pour éviter que votre état ne s’aggrave. Je vous rappelle qu’en cas d’indisponibilité de votre part, vous serez tenu pour seul responsable et vous verrez retirer la somme de cinq cents smartpoints par journée non travaillée.— Attention Füerzò, vous avez oublié de brancher votre modulateur vocal !

Oui, merci, Civi, j’avais remarqué ! Un coup de bol que ma fréquence vocale soit proche de celle de Luka, sinon j’étais grillé avant même d’avoir commencé la mission.

— Hum hum ! Je te remercie de me fournir un tube.— Très bon choix, cela vous fera dix smartpoints, payable en euros.— Prends sur mes smartpoints, dis-je avec désinvolture.

Je saisis alors la boîte qui sort du module pharmaceutique et avale une pastille pour désamorcer tout sentiment suspect qui aurait pu naître dans l’esprit de cet automate. Un goût apaisant de miel artificiel éveille mes papilles et coule le long de ma gorge.

— Biotech vous informe également que des prothèses trachéo-œsophagiennes en tissu biosynthétique autorégénérateur existent pour la somme de trente mille smartpoints, opération incluse. La technologie Biotech vous permettrait ainsi d’éviter tous les désagréments des systèmes biologiques naturels allant de la simple inflammation au cancer de la gorge à force d’exposition au smog citadin. Les possesseurs de cette prothèse sont en moyenne huit pour cent plus performants dans leur travail, ce qui leur permet d’économiser environ deux mille smartpoints par an. Pour plus d’informations, Biotech vous aiguille vers un cabinet de docteur-prothésiste affilié.— Je détecte un scan médical complet en cours d’exécution. Je procède au remplacement de votre jambe gauche par le modèle de prothèse que porte Luka Béranger, vous ne devriez pas avoir de problèmes, Füerzò.

Plus que dix minutes à sinuer les rues avant le point d’étape. Je demande à Civi de réserver la deuxième autolobbyle selon l’itinéraire défini au préalable et commence à programmer l’usurpation de l’identité de ma prochaine cible.

J’ai à peine le temps de jeter un œil à l’extérieur que l’automate interrompt une nouvelle fois le fil de mes pensées. J’aurais peut-être dû augmenter le trajet en « privilèges » pour qu’il me foute la paix.

— Scan médical terminé, continue la voix artificielle de l’autolobbyle, aucune anomalie majeure n’a été détectée. Votre tension est légèrement plus basse que votre moyenne horaire enregistrée. Un café est en cours de préparation selon vos préférences. En attendant, nous vous proposons de regarder quelques pages de publicité afin d’augmenter votre compte de smartpoints.

Super ! Merci les préférences pourries ! Il ne pouvait pas opter pour les pilules de caféine plutôt ? D’un signe négatif de la tête, je décline l’offre de l’automate et finis d’uploader le profil de ma prochaine cible dans le hackface tout en ingurgitant avec dégoût cette boisson infecte.

J’en profite pour cramer les smartpoints de Luka en activant la climatisation et en me sirotant une piña colada pour faire passer l’amertume du café.

Je sors de l’autolobbyle après qu’elle m’ait remercié et me retrouve dans l’avenue de la Liberté où m’attend le deuxième véhicule à une centaine de mètres plus loin. Je change mon identité pour celle d’un certain Jérémy Lussac et m’enfonce dans le brouillard oppressant.

Vous lisez l’édition Live de À l’orée de la ville, Les mésaventures éco-punk de Füerzò le pirhack, de Allius. Œuvre libérée
Dernière mise à jour du chapitre : 2025-07-26 (révision : 1)
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