Chapitre 15
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Füerzò
Le sourire aux lèvres, j’émerge du pays des songes au son mélodieux de l’aubade du coq qui retentit dans tout le village. Quel plaisir de se lever avec le soleil, au moment où les quelques rayons matinaux parviennent à percer l’horizon. J’ouvre les paupières sur le papier peint bigarré qui orne les murs en pierre de ma modeste demeure. Après un rapide coup d’œil au calendrier qui trône au-dessus de mon bureau, je me lève avec une agréable sensation, celle du devoir accompli. Trois mois. Trois mois que je taffe à la réalisation de ce sanctuaire pour les IA. Que je brode la toile numérique du Foyer. Mais cette fois, ça y est, le réseau est tissé. J’ai bien galéré à ressusciter Civi à partir des bribes de sa personnalité laissées sur l’ultranet. Il peut désormais communiquer avec chaque foyerois, capter les signaux de la faune et de la flore environnante, mais également y répondre. Il n’y a plus qu’à espérer que les IA les plus élaborées aient une volonté suffisamment propre pour nous rejoindre. À Civi de les convaincre.
J’ouvre les persiennes afin de laisser le jour pénétrer dans la chambre et, comme toujours depuis le début du chantier, je reste ébahi devant l’ampleur de la tâche que nous avons accomplie. Le paysage est complètement transformé depuis mon arrivée. Les panneaux photovoltaïques ont progressivement remplacé les tuiles des toits, augmentant de manière significative notre production d’énergie indispensable aux avancées technologiques qui dotent désormais le Foyer. Et quelles avancées ! Des moyens de communication avec l’environnement sont omniprésents comme dans les rues pavées avec des sondes analytiques permettant de constamment contrôler les paramètres atmosphériques, des terminaux connectés en permanence à l’ultranet grâce à d’imposantes antennes métalliques et des nichoirs électroniques s’adaptant parfaitement au mode de vie de leurs habitants. Mais le progrès ne s’arrête pas là. Dans les champs, au loin, les travailleurs sont sans cesse assistés par la robotisation, à la fois pour optimiser l’arrosage tout en minimisant le gaspillage d’eau, pour semer lorsque les relevés météorologiques sont optimaux, mais aussi pour limiter au maximum la venue des ravageurs et autres prédateurs par la pulvérisation de phéromones hostiles. Mais faire fuir les animaux sauvages ne suffisait pas, c’est pourquoi le même procédé a été mis en place dans la forêt environnante afin de les attirer dans ce havre de paix pour qu’ils prospèrent en toute quiétude. Bref, une parfaite symbiose bioélectronique, bien au-delà de mes espérances les plus folles. Si, à cela, on ajoute une communication omniprésente entre les habitants, Civi, et la faune et la flore locales, le Foyer représente alors un véritable Eden, encore mieux que tout ce que les religions auraient pu décrire.
Le regard fier, je quitte la fenêtre et me rends dans la cuisine que je partage avec mon colocataire, ce très cher Gladh, anciennement l’électricien du Foyer, et depuis, mon plus fidèle collègue sans qui rien de tout ceci n’aurait été possible. Comme à son habitude, il profite de son matelas confortable encore quelques instants avant de se lancer dans une nouvelle journée éreintante. En bâillant et m’étirant de tout mon être, je m’approche de la théière afin de la mettre à chauffer. Mais, au moment où je la saisis, la voix artificielle de Civi résonne dans la pièce.
Oups, d’ici à ce que j’arrive, l’heure sera passée, je vais avoir le droit à des nouvelles représailles façon Norka. Vite !
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Anorkae
Ce n’est pas croyable, une fois de plus en retard. Et dire que j’ai dû annuler mon tête-à-tête avec Lydia pour lui. Civi, dis-moi dans l’oreillette ce qu’il fabrique encore.
Déjà que nous avons du mal à nous voir entre la réalisation du réseau et l’hybridation des foyerois, si en plus il préfère dormir plutôt que de manger ensemble ! Enfin bon, maintenant que les dernières injections ont été faites, nous avons toute la vie devant nous. L’adaptabilité du cerveau humain aux nouvelles aptitudes procurées par le virus est absolument incroyable. Il a su interpréter les informations données par les phytochromes et les retranscrire dans notre vision globale de l’environnement en teintant en rouge les sources à l’origine de l’émission dans le proche infrarouge. Il en va de même avec la détection des molécules volatiles d’alerte produites par les plantes se traduisant par des fourmillements désagréables. Le seul problème c’est qu’un arbre crée des signaux de danger simplement parce qu’une biche a décidé de mâchouiller ses feuilles.
Je reconnais Füerzò arriver à sa démarche atypique et lui fais signe de me rejoindre sur la terrasse de l’antre alors que le jour se lève à peine. Il en a fait du chemin depuis son îlot de solitude derrière un écran, ça n’a pas dû être facile tous les jours pour lui de côtoyer des êtres aussi sociaux que peuvent l’être les habitants du Foyer. Mais je pense qu’il s’y est fait, on dirait même qu’il prend plaisir à être parmi nous.
Je sens la gêne monter en moi, rougir mes joues, lorsque Civi décide de mettre fin à ce mal-être en se faisant entendre dans les mégaphones de l’écovillage.
D’un seul et même geste, tous les regards se portent vers la direction indiquée pour y voir un nuage de gaz lacrymogène recouvrir les arbres d’un voile toxique. Tel un unique organisme, les foyerois sont alors tous traversés de spasmes convulsifs d’une ampleur et d’une fréquence jamais égalées. Nul besoin de communiquer à voix haute, nous savons tous de quoi il est question. La fin de notre rêve d’osmose avec la nature, d’autonomie vis-à-vis de la société corrompue, la destruction de notre Eden, la dévastation de notre Foyer. Les yeux larmoyants, je me retourne vers lui, son visage est plus blême que jamais, ses traits endurcis, bien loin du sourire insolent qui avait pour habitude d’orner son minois, un sourire que je ne reverrai plus. D’un ton paniqué, face à une réalité que je ne parviens pas à admettre, je profère d’un ton bien plus autoritaire que je ne le voudrais, les derniers mots qu’il entendra de ma bouche.
Puis, après une ultime étreinte poignante et interminable, je pose un dernier regard embué de larmes sur Füerzò en guise d’adieu, avant de me retourner à jamais, empruntant la route menant à la perte inéluctable de ma liberté, si chère à mon être. Tiens bon, Lydia, j’arrive !