Je la contemple, les yeux ébahis, essayant de deviner ce qu’elle peut bien foutre à remuer cette mixture amorphe au fond de sa casserole. Je ne m’étais pas aperçu à quel point cette nana était rayonnante de vie, son visage pur, ses lèvres dessinant sans cesse un sourire naturel quelle que soit la situation, ses premières rides, formant un soleil autour de ses yeux bleus, limpides. Je suis resté plusieurs minutes assis comme cela, à la reluquer, ou peut-être plusieurs heures, je ne sais plus, j’ai perdu toute notion du temps. Il a fallu que je rassemble un immense courage avant d’oser briser le calme ambiant.
— Qu’est-ce que tu prépares ?— Une décoction pour ta blessure au crâne, m’informe-t-elle sans même relever le visage de sa casserole, écorce de saule pour la douleur, curcuma pour l’inflammation. Tu verras avec ça, le mal sera plus supportable.— Mais tu es qui au juste ?— Anorkae, docteure en médecine et apprentie Sorcière, enchantée.— Apprentie sorc…
Je ne pensais pas que son teint pouvait devenir encore plus blafard. J’aurais dû m’en douter que la confusion entre rêve et réalité était toujours présente dans son esprit, qu’il aurait fallu utiliser un autre mot pour commencer. Mais en même temps, c’est tellement satisfaisant et hilarant de le voir aussi perdu, aussi ignare malgré la masse d’informations qu’il avait à sa disposition durant toute son existence et qu’il a probablement choisi d’éviter par manque de curiosité, ou tout simplement d’intérêt pour les groupements alternatifs. Je ne peux m’empêcher de laisser s’échapper un petit pouffement de rire, me voyant déjà chevauchant un balai dans son imaginaire.
— Non, tu n’y es pas du tout. Nous sommes loin de l’image de la sorcière moyenâgeuse imprégnée de magie noire. Ce n’est qu’une expression prise en hommage aux femmes décimées par l’Église en échange d’aveux récoltés lors de séances de torture insupportables. Elles sont ainsi devenues un symbole de résistance envers l’ordre en place, ici, le Clergé, comme nous sommes actuellement partisanes d’un retour à la nature via l’herboristerie, en barrage au transhumanisme, ne consistant qu’à troquer le vivant contre de la mécanique froide. Et telles les sorcières de l’Histoire, nous sommes traquées par les milices privées, voire parfois gouvernementales, pour charlatanisme dans le meilleur des cas, ou tentative d’homicide par empoisonnement dans le pire. Alors que toutes les connaissances sont là, il suffit d’ouvrir des livres, de surfer sur l’ultranet, l’herboristerie était une pratique courante il n’y a pas si longtemps, les herboristes étaient même très prisés pour leurs compétences et leur savoir. Mais à l’ère où même le vivant est en cours de privatisation, il est insupportable aux lobbys de laisser une pratique se soustraire aux lois du néonéolibéralisme. Il leur est inconcevable que des gens ne faisant pas partie de leur élite aient autant d’autonomie en promulguant une médecine alternative, échappant à leur contrôle par le simple fait qu’elle s’appuie sur le vivant, et que le vivant ne peut appartenir à un riche actionnaire. La vie n’obéit qu’à ses propres lois et l’humanité aura beau bétonner toute la planète, contrôler toute la distribution de semences, il y aura toujours un germe oublié, quelque part dans une ferme building, qui fleurira, grainera, et répandra la vie dans un craquèlement de goudron. Et c’est cette autosuffisance qui les rend fous !Je me suis peut-être laissée un peu trop emporter par ma tirade, en même temps c’est ce qui arrive quand on me lance. Il reste immobile, me fixant, digérant la masse d’informations que je l’ai forcé à avaler. Pas d’antispam dans la vraie vie, il ne suffit pas de changer de page pour ne pas voir ce qu’on préfère ignorer. Ici, tu prends tout, ce que tu aimes, ce qui te dérange d’entendre, la prospérité de l’humanité comme la misère humaine. Alors, certes, ce n’est pas toujours agréable, mais c’est aussi ça la vie, ressentir des émotions positives comme négatives, c’est ça qui nous différencie des IA, c’est ça qui nous aide à garder les pieds sur terre, en relation étroite avec la réalité. Il ne suffit pas d’avaler une pilule d’endorphine pour arrêter de broyer du noir. Après cinq bonnes minutes à déglutir mes propos, cinq minutes durant lesquelles j’ai eu le temps de finir mon remède, il reprend enfin la parole.
— Mais alors, ça veut dire que le virus, pour toi c’est une façon d’éliminer cette fameuse élite à qui tu associes tous les maux de l’humanité ?— D’une certaine manière oui, mais pas au sens auquel tu l’entends. Cette fiole est loin de renfermer une arme biochimique. Plus précisément, elle contient un rétrovirus capable d’accomplir une hybridation parfaite, ce qui a toujours échappé aux scientifiques jusqu’à présent. Pour cela, nous avons utilisé la spécificité de cet agent infectieux à intégrer leur génome à celui de l’hôte ce qui traditionnellement va lui permettre de se répliquer pour contaminer d’autres cellules et ainsi de suite. Cependant, contrairement aux idées reçues, les virus ne sont pas forcément néfastes, ils ont même probablement joué un rôle déterminant dans l’évolution darwinienne. Dans notre cas, nous avons réussi à mettre au point un rétrovirus ne ciblant que les cellules dermiques, s’y incorporant tout en limitant au maximum l’infection lytique à l’origine de la mort de l’hôte. Il en résulte donc une nouvelle peau exprimant à la fois le génome humain et le viral. Il nous a ensuite suffi d’ajouter les gènes responsables de la synthèse des précurseurs de la chlorophylle à ceux présents initialement dans le virus. Dans cette optique, nous avons utilisé ceux compris dans l’ADN nucléaire et chloroplastique des feuilles des acacias. Une fois ces précurseurs synthétisés, il ne leur reste plus qu’à rejoindre le cytoplasme, à s’assembler en chlorophylle et à s’incorporer par eux-mêmes dans les différentes membranes cellulaires pour devenir opérants. Il en résulte alors des cellules dermiques capables de réaliser la photosynthèse et, aussi incroyable soit-il, sans le moindre chloroplaste.— Hein ?!— En résumé, repris-je plus lentement en prenant bien soin d’articuler chaque syllabe, on serait capable de transformer le dioxyde de carbone en sucre, avec en seule contrepartie une couleur épidermique tournant vers le vert. Alors oui, cela permettrait de remettre sérieusement en doute l’existence de cette élite, mais en redonnant une autonomie alimentaire à la population, qui ne sera certes pas suffisante, mais qui marque déjà un grand progrès en ce qui concerne l’indépendance du peuple vis-à-vis du lobby de l’agroalimentaire. Si l’on ajoute à cela une absorption massive de dioxyde de carbone atmosphérique, on pourrait en même temps contribuer à l’inhibition du réchauffement climatique, à enrayer cette mécanique folle et incontrôlable nous dépossédant chaque année un peu plus de nos terres. Bref, de nombreux bénéfices, sauf pour les partisans du néonéolibéralisme dont le marché de certaines denrées deviendrait obsolète.Alors que je finis ma phrase, dans la satisfaction d’avoir décelé un éclair de compréhension traverser l’esprit de mon interlocuteur, un vrombissement lointain fait vibrer mes tympans. C’est vraiment un gros fardeau de le traîner, celui-là. Il n’a pas pu s’abstenir de se connecter à l’ultranet.
— Dans la cabane, vite !